Nous publions ici un article paru dans la Lettre de Cantal Patrimoine en novembre 2023 (n°48). On ne savait rien du sculpteur Jacques Mosnier, sinon son existence ; aucune oeuvre ne lui avait été attribuée. Pascale Moulier relate ici la découverte d’une première statue témoignant de son style, et par là de plusieurs autres encore en place dans différents retables du Cantal.
Un document de 1669, signalant une intervention sur le retable du maître-autel de la collégiale de Murat (ce retable a disparu pendant la Révolution), avait permis à Léonce Bouyssou d’identifier Jacques Mosnier comme sculpteur de la ville de Murat [1]. Un prix-fait surtout, en 1673, fait état de la commande à ce sculpteur du maître-autel de la vaste église de Bredons [2]. Celui-ci fut remplacé en 1706 par un nouveau maître-autel beaucoup plus ambitieux, réalisé par les sculpteurs Antoine Boyer et Pierre Journiac. En conséquence, on ne connaissait aucune réalisation de Jacques Mosnier.
Les recherches menées pour l’étude sur les sculpteurs Boyer de Murat nous ont amenée à recroiser Jacques Mosnier à plusieurs reprises, notamment dans un acte qui nous apprend qu’il employait d’autres menuisiers : le 15 octobre 1680, Charles Loussert, menuisier et fils de menuisier, « s’est obligé envers ledit Mounyer de le servir pendant le temps et espace d’un an de son métier de menuiser », contre le couvert et 42 livres[3]. Il s’agissait donc d’un artisan bien installé à Murat.
Nous savons par ailleurs que le retable réalisé par Mosnier à Bredons a été donné en 1706 à Antoine Boyer, afin qu’il le démonte et le revende à son profit à la paroisse de Marchastel. Malheureusement, ce retable a disparu et le chœur de la belle église romane de Marchastel, s’il a retrouvé son primitif aspect, est vide de tout mobilier depuis les années 1950 [4]. Le retable existait encore en 1912. Le curé de l’époque le décrit comme occupant toute la largeur du chœur. Un examen minutieux du mobilier restant de l’église de Marchastel nous a permis d’identifier une grande statue de saint Paul (fig. 1) comme étant un élément rescapé du retable de Bredons de 1673, et par là même, l’unique œuvre localisée de Jacques Mosnier.

À partir de ce postulat, nous avons pu observer qu’une statue représentant saint Jean (fig. 2), située sur le retable du Calvaire de Bredons, possédait une facture presque identique [5].

Sur cette base, et après l’examen attentif du style très particulier de Jacques Mosnier, nous avons pu depuis le relier à plusieurs réalisations dans le secteur de Murat. À Bredons, Mosnier a été sollicité par les marguilliers pour la réalisation du maître-autel en 1673, puis pour les statues de saint Jean, sainte Madeleine et de la Vierge destinées à la poutre de gloire (fig. 5 et 6), et enfin par la famille de Béral pour un retable placé dans leur chapelle. Il se charge aussi des retables des maîtres-autels de Vèze, Moissac et de la chapelle de Turlande à Paulhenc. Ces derniers ensembles, bien préservés, nous ont permis de mieux cerner son style.
Les éléments biographiques
Sur le plan biographique, les recherches de Vincent Baduel ont permis d’en savoir davantage sur cet artisan, dont nous connaissions par Léonce Bouyssou l’existence d’un frère, Pierre Mosnier, sculpteur à Saint-Flour. Jacques Mosnier est né vers 1635 dans la paroisse de Monlet en Haute-Loire, fils d’Antoine Mosnier et Jeanne Barbe. Jacques Mosnier épouse une murataise, Louise Daurat, le 3 juin 1670. Leur contrat de mariage nous apprend que Jacques résidait à Murat depuis plusieurs années [6]. Jacques Mosnier et Louise Daurat auront six enfants qui naissent à Murat de 1671 à 1679 :
. Jeanne, 6 avril 1671 (parrain Charles Roux, marraine Jeanne Daurat) ;
. Jacques, 16 mai 1672 (p. Jacques Daurat boucher, m. Jeanne Daucou) ;
. Françoise, 12 octobre 1673 (p. maître François Galleyrand chirurgien, m. Françoise Recoderc) ;
. Françoise, 29 novembre 1674 (p. Charles Roux, m. Françoise Daurat) ;
. Catherine, 6 janvier 1676 (p. Guillaume Benoit, m. Catherine Delarbre) ;
. Pierre né et décédé le 23 septembre 1679.
En 1680, Jacques Mosnier apparaît dans un terrier de Murat comme sculpteur [7]. Le 18 septembre 1683, une mention notée dans le registre paroissial nous apprend qu’une certaine Hélaine Charatel, de la paroisse de Lugarde, est décédée dans la chambre de maître Jacques (Mosnier) sculpteur [8]. Après cette date, on ne trouve plus aucune mention de ce patronyme dans les registres paroissiaux, ce qui laisse supposer que la famille a quitté Murat. Quant au frère, Pierre, sculpteur établi à Saint-Flour, on sait qu’il meurt en 1680 à environ 40 ans.
On peut supposer que des liens étroits existaient entre la famille Mosnier et les sculpteurs Barbe, également originaires de la paroisse de Montlet en Haute-Loire. La mère de Jacques Mosnier était une Barbe et sœur du sculpteur Claude Barbe avec lequel Mosnier travaille au retable de la collégiale de Murat [9]. Il est aussi possible qu’il ait eu Antoine Boyer comme apprenti ou collaborateur pour la commande du maître-autel en 1673, car celui-ci avait 21 ans à cette date. Nous pensons qu’Antoine Boyer a remplacé Jacques Mosnier comme sculpteur « officiel » de Murat, car l’église de Bredons est équipée dès 1682 de plusieurs retables issus de la famille Boyer [10].
Le style, les œuvres
L’identification du style de Jacques Mosnier nous a permis d’effectuer de nouvelles attributions. Chaque sculpteur possède sa façon de faire, ses manies, ses maladresses, et paradoxalement ce sont souvent ces dernières qui permettent de cerner un style… Les maladresses de Mosnier sont multiples, mais non sans charme : concernant les statues et les figures, le traitement est assez hiératique, les bustes sont courts et les vêtements plissés en accordéon. Les nez sont fortement busqués, les yeux globuleux et asymétriques. Le sculpteur place presque systématiquement ses figures sur un socle épais et biseauté. Les hommes portent les cheveux longs séparés par une raie centrale, les boucles retombant sur les épaules (coiffure « à la Louis XIII »). Les plis et drapés sont peu souples et confèrent un aspect rigide aux sculptures. Concernant les retables à proprement parler, ils reçoivent peu de dorure et sont souvent peints avec des couleurs vives.

Le retable du maître-autel de l’église de Bredons
La première réalisation attestée de Jacques Mosnier est le retable du maître-autel de Bredons, dont il ne reste, comme déjà dit plus haut, qu’une statue de saint Paul. En 1673, les luminiers de la paroisse de Bredons, souhaitant renouveler l’ornementation de l’église paroissiale, commandent à « Jacques Mosnier me sculpteur habitant de cette ville de Murat », la réalisation d’un « grand retable de bois de chêne ou orme, sauf les figures qui seront de bois blanc, au grand-autel de ladite église qui contiendra en largeur toute l’arcade du milieu dudit grand-autel et de hauteur jusqu’à la plus haute fenêtre qui est au-dessus du grand autel (…). Dans ladite fenêtre on y aura les images de Saint-Pierre et Saint-Paul aux côtés du grand tableau dudit grand autel (…) suivant le dessin que ledit Mosnier en a baillé et qui est demeuré entre les mains desdits luminiers (…), au lieu de piédestal de chaque côté au-dessous des saintes images de Saint-Pierre et Saint-Paul seront faites de grandes armoires à deux portes de chaque côté pour y mettre les reliques et ornements de ladite église, le tout bien poli et ajusté suivant ledit art et sculpture, ensemble le cadre dudit grand tableau, ce que ledit Mosnier promet avoir fait et parfait dans deux ans prochains à compter (du jour) d’hui date des présentes moyennant le prix et somme de cinq-cent-cinquante livres (…) »[11]. Jacques Mosnier dressa deux quittances pour ce travail, le 1er janvier et le 24 avril 1681[12].

On possède une description de ce retable disparu que l’on doit au curé de Marchastel en 1912 : « Le maître-autel est surmonté d’un grand retable qui comprend toute la largeur du sanctuaire. Ce retable venant, dit la tradition, de l’église de Murat (sic) et installé au commencement du XVIIIe siècle, est formé par quatre colonnes torses, autour desquelles s’enroulent des branches de vigne chargées de leurs fruits. Sur les côtés on voit les statues en pied de saint Pierre et saint Paul (…). En haut, un vieux personnage appelé ici depuis longtemps le Père éternel. Ce retable offre beaucoup de sculpture mais le dessin laisse bien à désirer et le relief n’est pas assez prononcé. L’ornementation consiste surtout en têtes d’anges et en guirlandes de fruits. Le petit retable qui accompagne le tabernacle a perdu ses statuettes et son couronnement »[13]. Nous avons vu qu’il ne demeure de ce retable qu’une seule statue, celle de saint Paul, conservée dans l’église de Marchastel.
Les statues du Calvaire
La statue de saint Paul de Marchastel est presque une copie conforme de la statue de saint Jean du retable du Calvaire à Bredons. On peut donc raisonnablement lui attribuer l’ensemble des trois statues (saint Jean, sainte Madeleine et la Vierge) qui se trouvaient sur le retable du Calvaire avant le vol de 2002. Par ailleurs, nous savons qu’un aménagement a été réalisé en 1702, comme en atteste le registre des marguilliers, qui paye le menuisier Jacques Pouderoux et le sculpteur Antoine Boyer pour leur travail « à l’autel du Calvaire ».
Nous pensons que les trois figures de saint Jean, sainte Madeleine et de la Vierge ont été commandées à l’origine à Jacques Mosnier, vers 1670, afin de prendre place sur une poutre de gloire à l’entrée du chœur (voir l’essai de reconstitution figure 6). Ces poutres de gloire étaient courantes, mais ont été progressivement supprimées après le Concile de Trente. Notre hypothèse est qu’en 1702, on a décidé de supprimer la poutre de gloire. Les travaux mentionnés « à l’autel du calvaire » auraient consisté au démontage des statues fixées sur la poutre, puis à leur assemblage sur un dai gothique remployé. La forme du socle de la statue de sainte Madeleine va dans le sens de cette hypothèse, car il est anormalement épais et biseauté, contrairement aux socles des deux autres statues. Sainte Madeleine était certainement placée de façon perpendiculaire à la poutre, pour se trouver face au Christ, sur une pièce de bois rapportée. Après démontage de la poutre et recomposition des statues de Mosnier sur la boiserie gothique, les dernières finitions seront effectuées par le doreur Jean Girion en 1736. Celui-ci devra dorer les trois statues et peindre un décor mortuaire sur le dai[14]. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette mise en scène impliquant un assemblage d’éléments gothiques et baroques est originale et peu orthodoxe…


Le retable de la famille de Béral, deuxième chapelle latérale gauche, église de Bredons.
Ce retable est situé dans l’une des deux chapelles latérales de l’église de Bredons. Il a été commandé par la famille de Béral, dont le blason se trouve figuré au sommet du couronnement, et semble relever du ciseau de Jacques Mosnier d’après les petites têtes d’anges sculptées au bas des pilastres, très proches de celles du retable de l’église de Vèze[15]. Nous avons affaire à une boiserie très colorée mais possédant peu de dorure, comme les retables de Vèze et Turlande.
Le retable du maître-autel de l’église Saint-Hilaire de Moissac

Ce retable s’intègre dans l’étroit chœur de l’église de Moissac. Le couronnement est très soigné : le fronton est posé sur une corniche denticulée et accueille la figure de Dieu le père (fig. 7). Deux grands anges sont juchés sur les ailerons, l’un portant une grande croix, l’autre la colonne de flagellation, instruments de la Passion du Christ. Le tabernacle est lui aussi très élaboré, avec ses colonnettes, sa double rangée de niches et son couronnement en forme de coupole portant le Christ de la Résurrection. Deux autres statues lui sont attribuables sans que l’on sache à quel ensemble elles appartenaient en l’absence d’archives : sainte Anne éducatrice (fig. 3) et saint Jean-Baptiste (fig. 8). Les deux statues posées de part et d’autre du retable du maître-autel ne sont pas de la main de Mosnier.

Le retable de la chapelle de Turlande à Paulhenc

Le retable du maître-autel de la chapelle de Turlande occupe tout le fond de son chevet plat (fig. 9). C’est un retable à trois pans, pourvu de trois niches : la niche centrale recevait la vierge romane vénérée à Turlande, et les deux latérales reçoivent des statues de sainte Madeleine (figure 10, vénérée en raison de reliques données au XVe siècle) et d’un évêque (saint Robert de Turlande ? Fondateur de l’abbaye de la Chaise-Dieu, il était originaire du lieu et parfois représenté en évêque). Les colonnes torses centrales évidées au centre sont une véritable prouesse technique. Les têtes d’angelots figurées sous les niches sont de même facture qu’à Bredons (retable de la famille de Béral) et Vèze. La corniche reçoit un grand médaillon (portant une inscription illisible) ainsi que deux grands anges porteurs d’une guirlande de nuages. Leur facture est proche de celle du retable de Moissac.

Le retable du maître-autel de Vèze
Le maître-autel de Vèze a été restauré en 2007 et possède de très beaux et vifs coloris (fig. 11). C’est un retable à trois pans et quatre colonnes torses posées sur de hauts pilastres où sont sculptées des têtes d’anges aux expressions sévères. La cornicue denticulée à décrochement reçoit un couronnement où prennent place une figure de Dieu le père et deux anges porteurs, l’un de la croix (manque la traverse) et l’autre de la colonne de flagellation (comme à Moissac). Les niches reçoivent les statues (de facture très fruste), de sainte Catherine et de saint Guillaume, attribuables à Mosnier tout comme le reste de la boiserie. Au centre, un tableau plus récent, une crucifixion de Jean Peuch aîné de Salers, actif vers 1830, a remplacé une toile disparue (ou repeinte ?)[16]. Le tabernacle est très travaillé avec ses cinq niches, ses colonnes torses et ses ailerons.

Lors de la visite pastorale de 1654, l’évêque de Clermont énumère les statues se trouvant sur le maître-autel : saint Genès, Notre-Dame, saint Pancrace, saint Jean et saint Jacques[17]. Il préconise que ces statues devraient être « refaites et repeintes en leurs parties défectueuses » sous trois mois, et qu’elles seront d’ici là ôtées de la vue du peuple. Quant à la statue de saint Hippolyte, elle devra être brûlée ou enterrée dans le cimetière par le curé. Lors de la visite pastorale de 1700, l’évêque trouve un mobilier en « assez bon état » : le nouveau retable du maître-autel de Jacques Mosnier avait pris place entre temps[18]. Quant aux statues de sainte Catherine et saint Guillaume, elles ont avec justesse remplacé en 2007 les statues de la Vierge et de saint Joseph[19], car ces dernières ne sont pas de la main du sculpteur Mosnier (début du XIXe siècle à priori).
Cette première série d’attribution permettra, nous l’espérons, de poursuivre les identifications d’œuvres de cet artiste[20]. Avec ce premier état de la question, on constate que Jacques Mosnier a pris en charge des chantiers non négligeables par leur taille et que son style est très caractérisé. Le retable de la chapelle de Turlande, qui va être prochainement restauré, livrera peut-être quelques informations complémentaires.
Pour citer cet article (version papier publiée) :
Pascale MOULIER, « Jacques Mosnier, sculpteur muratais dans la seconde moitié du XVIIe siècle », La Lettre de Cantal Patrimoine n°48, 2023, p. 6-18.
[1]. Léonce Bouyssou, Retables de Haute-Auvergne, Créer, 1991, p. 280.
[2] Ibid. On sait aussi qu’il réalise avec son frère Pierre Mosnier une niche pour la cathédrale de Saint-Flour en 1679, disparue également.
[3]. A.D. Cantal, 3 E 270-434. Pascale Moulier, avec la collaboration de Vincent Baduel, « Les sculpteurs Boyer de Murat, une famille d’artisans en Haute-Auvergne (1680-1750) », Patrimoine en Haute-Auvergne n° 36, 2020.
[4] Une carte postale de 1950 montre l’intérieur de l’église sans le retable.
[5] Statue hélas volée aujourd’hui.
[6] Pierre Mosnier est témoin dans le contrat de mariage de Jacques Mosnier, « apprenti aud(it) mestier d’esculpteur, frère du futur époux (…) demeurant audit Murat ». A. D. Cantal, 3 E 270-505.
[7] Henri Vitrolles, « Murat en 1680 », Revue de la Haute-Auvergne, 1984, p. 185-216.
[8] Les sculpteurs Boyer, op. cit., p. 13.
[9] A. D. Cantal, 6 G 20.
[10] Les sculpteurs Boyer, op. cit,. p. 77-80.
[11]. A.D. Cantal, 3 E 270-453, publié par Henri Vitrolles, Prix-fait du retable du grand autel de l’église de Bredons, R.H.A., 1973, p. 555.
[12]. A.D. Cantal, 364 F 7.
[13]. Archives diocésaines, monographie paroissiale de 1912.
[14] Les sculpteurs Boyer, op. cit., p. 78.
[15] Nous savons que les frères Jean et Jean Boyer interviennent sur le retable de « Nostre-Dame » en 1732, mais nous pensons qu’il s’agit de l’ajout d’une niche à baldaquin posée sur l’autel. Ibid, p. 87. Le tableau qui orne le centre de ce retable, signé Fabry, ne porte pas de date, mais ce peintre ayant été actif de 1680 à 1732 environ, il peut avoir réalisé cette toile vers 1680, lorsque Mosnier intervient à Bredons.
[16] Lors de la visite pastorale de 1762, le curé juge le tableau central comme « extrêmement difforme et d’une peinture grossière ». A. D. 63, 1 G 1106.
[17] A. D. 63, 1 G 1035.
[18] A. D. 63, 1 G 1081.
[19] Mentionnées dans la monographie paroissiale en 1912. Archives diocésaines.
[20] Signalons aussi dans l’église Saint-Maurice de Valuéjols deux statues attribuables à Jacques Mosnier : saint Sébastien et saint Fabien, généralement associés car antipesteux. De même pour l’église de Chanet, dont ne demeurent que le couronnement d’un retable portant la figure de Dieu le père et les statues de sainte Agathe et de saint Antoine.
Cantal Patrimoine